Cynospection

Du chien comme miroir de l'âme. – (Pseudoscience)

Connais-toi toi-même.

Depuis plus de deux millénaires, des sagesses nombreuses et bien intentionnées livrent aux hommes cette leçon qu'elles prétendent essentielle. Sans juger du bien-fondé ou de la valeur de cette exhortation, qu'il nous soit au moins permis de constater l'évidence : se connaître soi-même n'est pas chose aisée et les moyens d'y parvenir sont plutôt hasardeux.

L'introspection, comme chacun a pu en faire l'expérience lorsque les événements (panne d'Internet, dîner familial, réunion avec des collègues…) l'y ont contraint, est une expérience aussi désagréable qu'ardue. Il est déjà difficile de faire preuve de la moindre objectivité au sujet de son environnement direct (amis sur Internet, famille, collègues…), inutile d'espérer y parvenir sur sa propre personne. L'opinion d'un tiers ne vaut guère mieux. Si l'homme est une énigme pour lui-même, il est un mystère pour autrui. N'espérez pas qu'un inconnu – et tout autre est un inconnu – puisse être d'un quelconque secours. L'examen des organes n'a pas beaucoup plus de valeur. Le miroir ne réfléchit guère plus que les rides. La phrénologie a été déconsidérée et les IRM fonctionnels qui ont pris sa place chez les crânomanciens le seront à leur tour lorsque le nouveau positivisme qui les a vu naître sera passé de mode.

Comment, alors, parvenir à se connaître ? Existe-t-il un miroir capable de se tenir à la distance idéale, ni tout à fait à intérieur, ni tout à fait à extérieur, susceptible de pénétrer les abîmes de notre âme sans tomber victime de sa subjectivité ? Oui. Cet instrument, c'est le chien. Ne dit-on pas que les animaux domestiques ressemblent souvent à leur maître ? C'est de cette étonnante propriété, qui n'est pas sans rappeler la capacité de l'orchidée à imiter davantage, génération après génération, l'insecte qu'elle veut attirer, que la cynospection se propose de tirer profit.

Il vous faut un chiot. Adoptez-le jeune, encore malléable, vierge d'expériences. Optez pour un spécimen qui n'aura pas été marqué par un passé difficile ni par un héritage trop pesant ; aux chiens des rues caractériels et aux animaux de race dont le destin est inscrit dans les gènes, préférez un individu qui aura passé ses premiers mois dans l'environnement neutre et rassurant d'une famille bourgeoise. Passez avec lui année après année, laissez-le, spectateur attentif et gourmand, admirer les moindres recoins de votre silhouette, découvrir les détails les plus subtils de votre posture, examiner les plus intimes de vos tics. Remarquez à l'occasion les petites variations que commencent à connaître son aspect et son attitude mais, surtout, n'y prêtez pas trop attention. Mieux vaudrait si possible ne jamais le regarder, détourner les yeux lorsque vous lui donnez à manger, ignorer sa présence autant que vous ignorez celle de votre ombre. Cet animal ne doit être à vos yeux qu'une toile sur laquelle jour après jour sera tracé votre portrait, portrait que vous ne sauriez apprécier pleinement si vous le découvriez avant que l'artiste ait achevé de le peindre. Plus grave, à trop vous intéresser à lui vous courriez le risque de vous laisser influencer à votre tour et, de modèle, de devenir support. Plus d'un cynospectif débutant a commis l'erreur fatale de s'attacher à son chien. A trop admirer la vivacité de son intelligence ou de ses mouvements, ces malheureux ont fini tout aussi ignorant d'eux-mêmes mais en bien des points semblables à un bulldog ou un fox-terrier.

Un seul moment doit vous importer : celui où votre compagnon, après plus d'une décennie passée à vos côtés, sera sur le point de rendre son dernier soupir et son ultime verdict. Alors, saisissant contre vous pour la première fois son corps à peine animé, vous poserez vos yeux sur ce tableau de chair tremblante. Là, dans les plis baveux de ses babines lippues, dans ses yeux éteints qui pour la dernière fois se tournent vers leur modèle, vous verrez à tâtons votre parfait reflet. Soyez attentif car l'effet sera bref ! Sitôt habitué avec son visage, vous n'aurez plus devant les yeux qu'un chien mort aux traits peut-être vaguement familiers. Reste que pendant quelques secondes de parfaite surprise et d'immense lucidité, vous aurez vu, nues, votre chair et votre âme modelées dans la glaise la plus fidèle.

Vous apparaîtra peut-être aussi, en négatif de l'inventaire poilu de vos traits les plus uniques, l'image simple de ce qu'ont eu en commun, de toute éternité, tous les hommes et tous les chiens. Pareille expérience ne doit pas être prise à la légère.